Avec plus de 300 millions d’exemplaires vendus, Minecraft est le jeu vidéo le plus populaire de tous les temps. Mais au-delà du succès commercial, une question intrigue : pourquoi ce jeu captive-t-il autant les enfants ? Selon plusieurs spécialistes, la réponse serait à chercher du côté de la psychologie… et de l’évolution humaine.
Un article publié sur le site de la BBC (The psychology behind why your child’s hooked on Minecraft) explore cette question en profondeur, en s’appuyant sur des témoignages de parents, des études scientifiques et des observations en milieu scolaire. Ce que l’on découvre, c’est que Minecraft active des mécanismes bien plus profonds qu’il n’y paraît, liés à l’instinct de construction, au besoin d’exploration et au plaisir d’apprendre.
Un instinct profond : construire pour comprendre le monde
AJ Minotti vit dans l’Ohio. Père de trois enfants, il observe au quotidien leur fascination pour Minecraft. Ses jumelles de dix ans et son fils de six ans y passent des heures, immergés dans un univers de blocs sans fin. Régulièrement, leur créativité le surprend. Sa fille lui montre un jour une cascade dans le jeu. Un levier déclenché, l’eau cesse de couler, révélant l’entrée d’une base secrète : couloirs lumineux, vitrines interactives, aménagements pensés dans les moindres détails. Elle s’est appuyée sur quelques vidéos, mais l’essentiel vient d’elle. « J’étais bluffé », confie-t-il. « Ça m’a rappelé mes propres débuts sur ordinateur, quand je bidouillais dans mon coin. »
Cette anecdote illustre un comportement universel : l’envie de bâtir. Pour Peter Gray, psychologue à Boston College, cela s’ancre dans une logique évolutive. « Tous les mammifères jouent jeunes. Les prédateurs simulent la chasse. Les proies apprennent à fuir. Les humains, eux, ont survécu grâce à leur capacité à construire. » Selon lui, Minecraft n’est que l’héritier numérique de ces activités millénaires : cabanes, châteaux de sable, Lego… Mais dans un espace infini, sans contrainte matérielle, et accessible en quelques clics.
Un terrain d’expression personnelle
Julian Togelius, spécialiste en intelligence artificielle à l’université de New York, étudie la manière dont les personnes interagissent avec les jeux de type sandbox, ces bacs à sable virtuels sans objectifs imposés. Selon lui, Minecraft offre une liberté d’action incomparable. « Créer dans Minecraft est direct, intuitif. C’est bien plus accessible que d’écrire du code, par exemple. »
Mais cette liberté ne se limite pas à la construction. Elle ouvre un espace où chacun peut exprimer sa personnalité. Dans une étude menée sur des adultes, Togelius a observé que les comportements en jeu reflétaient des traits profonds : les personnes attachées à la famille bâtissent souvent des maisons protégées, avec clôtures et jardins. Celles qui privilégient l’indépendance négligent les objectifs imposés, préférant tracer leur propre chemin. Selon lui, les enfants manifesteraient probablement les mêmes tendances.
Ce que révèle aussi cette étude : les adeptes de Minecraft sont en moyenne plus curieux, moins animés par des sentiments comme la revanche. Un profil psychologique spécifique, que le jeu semble attirer ou façonner.
Une diversité d’expériences qui stimule l’attention
Pourquoi Minecraft retient-il autant l’attention, parfois pendant plusieurs heures d’affilée ? Bailey Brashears, psychologue à l’université Texas Tech, y voit une combinaison rare. Dans une thèse consacrée à l’usage de Minecraft comme outil de recherche, elle identifie cinq types d’expérience proposés par le jeu : la créativité, l’ingénierie, la dimension sociale, la survie, et le sentiment de compétence (notamment à travers les défis ou l’exploration). « La plupart des jeux n’en proposent qu’un ou deux. Minecraft les combine tous », souligne-t-elle.
Résultat : chacun peut y trouver ce qui lui parle. Construire, affronter, découvrir, collaborer ou simplement observer. Cette diversité permet aux enfants de s’y projeter pleinement – et d’y revenir sans lassitude.
Un jeu, un lien social
Si Minecraft est souvent perçu comme un jeu solitaire, il est aussi un lieu d’échange. AJ Minotti raconte que ses enfants, lorsqu’ils ne peuvent voir leurs amis ou leurs cousins, se retrouvent ensemble en ligne. « C’est devenu une sorte de lieu de rendez-vous virtuel », dit-il. Une cour de récréation numérique où se retrouvent ceux que la distance sépare.
Ce lien social, essentiel dans le développement, n’est pas accessoire. Il est même parfois plus important que le jeu lui-même. Et c’est là que Minecraft se distingue : il permet de jouer, certes, mais aussi de coexister, de coopérer, de discuter.
L’école s’en empare
Pendant la pandémie, certaines universités ont utilisé Minecraft pour poursuivre l’enseignement à distance. En Irlande, des enseignants du primaire ont également expérimenté la version Minecraft Education en classe. Une chercheuse, Éadaoin Slattery, en a tiré une étude qualitative auprès de onze enseignants.
L’un d’eux, par exemple, a conçu un jeu en classe pour apprendre le gaélique. Les élèves devaient créer des restaurants virtuels, y intégrer des aliments typiques, et nommer chaque élément dans la langue cible. Résultat : une forte implication des enfants et une mémorisation facilitée.
D’autres études montrent que Minecraft stimule la lecture, l’écriture, la résolution de problèmes, et même la motivation scolaire. Un phénomène serait à l’œuvre : l’état de « flow », cette concentration extrême que l’on atteint lorsque l’on est absorbé dans une activité. Minecraft, plus que beaucoup d’autres jeux, favorise cet état.
Des limites… et un équilibre à trouver
Cet engouement n’est pas sans poser de questions. Le temps passé devant l’écran inquiète certains parents. D’autres s’interrogent sur la sécurité en ligne : des cas d’abus ont été signalés sur Minecraft comme sur d’autres plateformes. Le débat a pris de l’ampleur après une déclaration du PDG de Roblox, qui estimait que les parents inquiets devraient simplement interdire le jeu à leurs enfants.
AJ Minotti, lui, reste serein. Il veille à encadrer les usages, valide les demandes d’amis en ligne, encourage d’autres activités comme le sport. « On ne les laisse pas seuls sur Internet », précise-t-il. Et tant que Minecraft reste un espace de création, il voit peu de raisons de s’inquiéter : « C’est juste une immense aire de jeu numérique. »
Une invitation à créer, sans limites
Minecraft ne convient pas à tout le monde. Une étude australienne menée auprès de 700 parents montre que 54 % des garçons de 3 à 12 ans y jouent, contre seulement 32 % des filles. Les chercheurs insistent : les plateformes de demain doivent mieux inclure les filles si l’on veut leur permettre de développer les compétences numériques indispensables à l’avenir.
Cela n’inquiète pas Minotti pour ses filles. Bien au contraire. « Minecraft, c’est devenu leur univers. Je dois leur demander de m’expliquer ce qu’elles font. » Il note aussi une contrainte bien pratique : « On n’a pas la place pour stocker des kilos de Lego à la maison… alors Minecraft, c’est un peu comme avoir toutes les briques du monde dans sa poche. »